Dans le petit monde de la politique européenne, la semaine passée a très certainement été l’une des plus difficiles de l’année. En effet, les élections législatives italiennes étaient organisées. Il s’agissait donc pour les transalpins de choisir leurs représentants à la chambre des députés ainsi qu’au Sénat, ces deux institutions étant chargées ensuite de voter les lois proposées par le gouvernement.
Une faille dans le système
Pour bien saisir le problème qui s’est posé mardi dernier après les votes, il faut retracer les contours du paysage politique en Italie. A droite de l’échiquier, le Parti
de la Liberté dirigé par Silvio Berlusconi. L’ancien président du conseil (équivalent du premier ministre en France, avec de plus grandes responsabilités), à coup de promesses folles anti-rigueur (inapplicables), a su reconquérir le cœur des italiens qui l’avait pourtant chassé du pouvoir. « Il Cavaliere » (c’est son surnom) a fait de la politique de réduction de la dette son ennemi. Résultat : environ 30 % des votes, au terme d’une remontée inattendue dans les sondages.

Les résultats (via le Monde du 26 février)
Au centre, on trouve deux partis : d’une part, l’Union du Centre de Mario Monti, professeur d’économie (dont la démission de la présidence du conseil, en décembre 2012, a précipité l’organisation de ces élections) qui, au contraire de Berlusconi, préconise le redressement des finances par les économies et de nouvelles taxes. Cette politique est celle qu’il a mis en place durant son mandat. Il est le grand perdant de l’élection, avec moins de 10% des sièges. D’autre part, le Parti Démocrate dirigé par Luigi Bersani, plus ancré à gauche. Favori de l’élection, ce parti de centre-gauche a obtenu une majorité relative (premier mais pas à plus de 50 % des voix).
Enfin, aux extrémités, on peut citer la Ligue du Nord, parti d’extrême droite ultra-nationaliste prônant la sortie de la zone euro et une politique stricte d’immigration, qui n’a pas obtenu les résultats escomptés (moins de 5% des sièges). Mais surtout, à l’extrême gauche, le Mouvement 5 Étoiles créé par Beppe Grillo, un ancien humoriste nouveau venu sur la scène politique, et dont le parti a canalisé les frustrations des italiens face à la rigueur et les coupes budgétaires imposées par le gouvernement, égalant en termes de voix exprimées dans le suffrage les «grands» partis de Bersani et Berlusconi. Ses militants, nouveaux venus dans la politique, siégeront alors qu’ils n’ont pour la plupart jamais participé à un débat parlementaire.
Les élections de mardi ont causé une panique généralisée dans la classe dirigeante italienne, et même européenne, ainsi que sur les marchés financiers mondiaux. Pourquoi? Car les résultats ont été très serrés. Ils devaient décider de l’avenir politique de l’Italie: si une majorité se dégageait, a
lors un nouveau gouvernement du même bord serait composé. Malheureusement, les résultats mettent le Mouvement 5 étoiles, la Parti de la Liberté et le Parti Démocrate quasiment à égalité, et aucune de ces formations ne veut passer d’accord avec les deux autres pour créer une coalition susceptible de réunir plus de 50% des élus; la loi italienne oblige à la majorité absolue pour décider d’un vainqueur: le pays est donc pour l’instant ingouvernable car sans parti dominant. Dans ces conditions, deux solutions: soit les partis trouvent un accord, soit de nouvelles élections sont organisées.
Quelles conséquences?
Cet imbroglio a des conséquences économiques: les marchés financiers, ainsi que les investisseurs qui y circulent, détestent l’instabilité politique. Les bourses de Milan, Paris et New York ont toutes chuté après l’annonce des résultats. Pire, on craint que ces chiffres coutent beaucoup d’argent à l’Italie: pour combler ses déficits annuels, le pays emprunte sur les marchés, avec des taux d’intérêt (somme à rembourser en plus de la somme empruntée) plus ou moins forts. Du fait de l’instabilité actuelle, les taux sont plus forts car les prêteurs (des banques pour la plupart) estiment que le risque de non-remboursement des futurs prêts est plus élevé. L’Italie, en empruntant, aura donc plus d’argent à rembourser. De plus, la méfiance envers l’Italie va certainement se répercuter sur les autres pays emprunteurs: l’Espagne et le Portugal notamment. Le premier cité doit emprunter en 2013 près de 70 milliards. Une augmentation des taux de 1 ou 2% peut faire une sacrée différence… Signe que les simples élections transalpines ont des conséquences européennes!

Les différences de croissance à l’échelle européenne
Les autres conséquences des résultats législatifs sont bien entendu d’ordre politique: d’abord, il faut imaginer que d’ici quelques semaines, un quart des députés siégera sans jamais avoir fait de politique! En effet, les militants du Mouvement 5 étoiles élus sont des débutants. Le Monde prend à ce sujet l’exemple d’un étudiant en droit, qui, au moment de finir sa thèse, est appelé à rédiger les lois de son pays. Sans être incompétents, ces députés issus de la société civile auront certainement une attitude différente des parlementaires habituels, et une vision différente de la crise ainsi que des décisions à prendre. Bonne ou mauvaise nouvelle pour le peuple italien? Seul le temps saura le dire.
La seconde conséquence politique est plutôt une conclusion: les peuples européens, étrillés par la crise, rejettent massivement les politiques d’austérité (augmentation des impôts, baisse des prestations sociales et des salaires) et par extension l’Europe: en effet, on peut considérer que les 27 membres de la zone euro ont sans cesse le choix entre la politique de relance (baisse des impôts, augmentation des salaires) qui garantit la croissance par la consommation mais qui entraine l’inflation, et la politique d’austérité, qui fait baisser la consommation des ménages, la production des entreprises mais permet de réduire la dette. Et la z
one doit adopter une politique commune à tous ses membres; le problème actuel est que l’Allemagne, et les pays scandinaves, peu endettés, préfère l’austérité pour limiter la hausse des prix et la dévaluation de la monnaie (baisse de sa valeur), quand l’Italie, l’Espagne ou la Grèce aurait besoin de relancer leur économie, mais doivent aussi s’imposer de l’austérité pour réduire leurs dettes respectives. Ainsi , en Italie la semaine passée, les votes ont démontré le mécontentement des peuples face aux coupes drastiques qui « saignent » les italiens. La politique d’austérité, nécessaire, est associée à l’Union Européenne, et les voix se dirigent du coup sur des partis extrêmes qui se dressent contre la « dictature » supposée de l’Allemagne notamment. En Italie, la frustration du petit peuple s’est reconnue en Beppe Grillo, ancien comique, se détournant des politiques traditionnels, à l’image d’un Mario Monti compétent sur le plan économique mais appliquant la rigueur, et grand perdant des élections. Dans ces conditions, la question de la solidarité européenne, d’autant qu’en Allemagne, des voix s’élèvent déjà pour réclamer la sortie de l’Italie de la zone euro, comme pour la Grèce il y a quelques mois.
Beppe Grillo, la surprise du chef comique

Beppe Grillo harangue la foule
Désormais à la tête du troisième parti du pays, Beppe Grillo n’avait pourtant aucune prédisposition à la politique. Après des études de comptable, il commence une carrière de comédien miséreux dans les cabarets, avant d’être repéré pour animer des sketchs à la télévision. Il en finalement banni en 1986, pour une blague peu goutée par le président du conseil de l’époque, qu’il traite de voleur. Le politique sera condamné à dix mois de prison six mois plus tard, pour financement illicite. Grillo lui-même aura des démêlés avec la justice: impliqué dans un accident de la route, il est condamné pour homicide involontaire (il est pour cela inéligible). Puis le comique se prend à dénoncer, tacler les politiques. En 2007, sa journée « Vaffanculo » (va te faire foutre) leur est adressée. Son blog piquant est visionné sans cesse, et le Mouvement 5 Étoiles finit par naitre en 2009. A bord de son camping-car, emmitouflé dans sa parka en plein air quand les autres militent en costume sur les plateaux télé, Grillo touche les italiens avec son programme révolutionnaire (coupes dans les dépenses militaires ou baisse des salaires des politiques). Jusqu’à ces élections où il catalyse les mécontentements et incarnent l’anti-système populiste, souvent plébiscité en temps de crise. Avec un rôle de bouffon politique qui lui va comme un gant, lui le comique devenu le politique le plus influent d’Italie.
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